Maimouna Bâ, veuve du Dr. Bocar Maréga, exilée de Guinée, décorée en Cote-d’Ivoire

Le gouvernement ivoirien a décerné à Mme Maréga Maimouna Ba la médaille d’officier de l’ordre national du mérite de Côte d’Ivoire. Mais qui est cette maman?  Le site aminata.com nous présente son parcours.  J’ajouterais seulement que si la Guinée a eu une faculté de pharmacie et un laboratoire pharmaceutique, c’est grâce à cette femme.

J’ai reçu une petite rectification de la part d’un des fils de notre maman Maréga Maimouna Ba. C’est au grade d’Officier dans l’ordre national que le  gouvernement ivoirien l’a élevée.  L’Ordre national de la République de Côte d’Ivoire est un ordre honorifique ivoirien créé en 1960 pour récompenser le mérite personnel et les services éminents rendus à la Nation. Il s’agit de l’ordre le plus élevé du pays.

Dans ce billet, je reproduis un extrait d’une lettre qu’elle a envoyée au directeur du site Mémorial du Camp Boiro en 2007. Elle illustre bien la stupidité du régime dictatorial et assassin de Sékou Touré, mais aussi le courage de cette maman qui a du reprendre sa vie et son parcours de zéro en jouant le rôle brillamment le rôle du papa aussi, si tragiquement enlevé aux siens comme tant d’autres victimes innocentes qui gisent encore des fosses communes à l’emplacement inconnu à cause de la cruauté d’un individu sanguinaire et sa bande..

Dabola, 6 août 1955. Mariage de Dr. Bocar Maréga et Maimouna Bâ. Au second rang : Macki Oumar Dieng (témoin de la mariée), Mamadou Alsény Bâ (ami du marié), Kaman Diaby (témoin du marié), Fodé Bocar Maréga et le commandant français du cercle. Source: campboiro.org

Dabola, 6 août 1955. Mariage de Dr. Bocar Maréga et Maimouna Bâ. Au second rang : Macki Oumar Dieng (témoin de la mariée), Mamadou Alsény Bâ (ami du marié), Kaman Diaby (témoin du marié), Fodé Bocar Maréga et le commandant français du cercle. Source: campboiro.org

 Parmi les nombreuses victimes de la dictature, celle de Dr. Maréga illustre à elle seule combien ce régime a handicapé la Guinée par l’élimination du peu de cadres qu’elle avait. En effet, non seulement avec son arrestation elle a perdu un médecin, mais 9 autres hauts cadres universitaires et un des premiers entrepreneurs et industriels du pays furent arrêtés. Rappelons-nous d’eux en cette occasion.

Extrait du témoignage de Maimouna Bâ, veuve Maréga:

La Guinée tout entière était enveloppée dans une atmosphère lourde de tension et de terreur. On avait commencé par arrêter les officiers comme Keita Cheick. Ensuite, on a arrêté le Colonel Kaman Diaby en mars. Ce dernier était du groupe de Bocar Maréga.

Dr. Maréga fut arrêté le 12 avril 1969 vers 14 heures. Il revenait de l’hôpital. A l’époque, sa famille habitait en ville à la Corniche, près de l’hôtel de France (actuel Novotel). Les policiers sont d’abord allés le chercher à l’hôpital, mais ne l’ayant pas trouvé, ils sont venus à la maison. Ils lui ont dit qu’on le demandait au Camp Boiro. Tous les enfants (Fodé, Binta, Madani, Baba Hady) étaient dehors. J’étais dans la maison. Ils l’ont pris dans le garage. Je n’ai su qu’il avait été arrêté que par les enfants qui sont venus m’avertir, et les policiers qui sont venus perquisitionner la maison. L’un des policiers, un certain Bangoura, qui était venu perquisitionner la maison était un ancien élève de mon père, feu Bâ Madani Sabitou.

Il s’est excusé d’avoir à prendre nos affaires. Ils emportèrent tous les papiers, les appareils, cinq appareils photos, des fusils de chasse, cassettes…

Les parents et les amis sont venus à la maison pour rendre visite. Ils avaient été informés de l’arrestation. J’ai dit à ma sœur, Nima Sow (épouse de Mamadou Sow Dara), d’aller avertir mon frère Thierno Bâ de l’arrestation de Docteur Maréga. Elle est revenue nous informer que lui aussi avait été arrêté à la même heure.
C’était le début de l’hécatombe familiale : Diop TidianeBaïdy Guèye …

On ne les a revus que le 22 novembre 1970, lors de l’attaque des Portugais (l’agression du 22 novembre 1970). A l’époque, on n’avait pas de droit de visite. La famille ne voyait donc pas les prévenus, qui n’avaient pas non plus droit à des avocats.

Ils furent détenus au Camp Boiro, et —après le 22 novembre 1970 — à la prison centrale de Kindia.

Ils subirent le dur régime de la prison (lire entre autres, le livre de Kindo, “Dernier survivant du complot Kaman-Fodéba”). Des documents et notes en ma possession seront mis à la disposition du public lors de la publication d’un livre en cours de préparation.

Le comité révolutionnaire menait les interrogatoires. Il était composé, notamment d’Ismael TouréSiaka TouréMoussa DiakitéKeira Karimgénéral Lansana Diané, et bien d’autres.

Vingt-quatre heures après l’arrestation de Maréga, on nous a chassé de la maison de fonction que l’on occupait en ville, en face de l’hôtel de France (actuel Novotel). On est alors allé habiter notre maison à Ratoma, qui venait d’être achevée.

Mais, quand on les a condamnés, en mai 1969, la sentence incluait la saisie de l’ensemble des biens des détenus. On nous a donc chassé de notre maison de Ratoma. La maison de Matam aussi a été saisie. Nos comptes bancaires ont été vidés. En fait, il s’agissait plutôt d’un vol organisé : tous nos biens personnels y sont passés. Même nos livres ont été saisis. Un ami a retrouvé la thèse de mon mari à la Bibliothèque Nationale. On n’a jamais pensé que j’étais pharmacienne, et qu’en tant que telle, j’avais droit au logement au même titre que mon mari médecin. Et donc, une expulsion du logement ne se justifiait pas, même si l’on utilisait leurs critères à eux.

Il y avait cependant deux valises dans lesquelles j’avais mis nos papiers importants. Ces deux valises avaient été remises à Siaka Touré, avec le nom de mon mari inscrit sur chacune des valises. Quelques mois après l’arrestation de Dr Maréga, quand la tension s’est calmée, je me suis rendu au bureau de Siaka Touré pour lui expliquer que mes enfants et moi n’avions plus de papiers, tout étant dans deux valises. C’est à ce moment, qu’il a fait sortir ces deux valises, sans même que quelqu’un ne les ait ouvertes, et me les a restituées. Ils auraient pu vider les valises et jeter les papiers.

Mme. Maimouna Maréga (auteure de ce récit) en 1987 à Abidjan. Source: campboiro.org

Mme. Maimouna Maréga (auteure de ce récit) en 1987 à Abidjan. Source: campboiro.org

A l’époque, c’est Sékou Touré qui avait empêché que je sois arrêtée. D’autres souhaitaient me faire arrêter parce qu’ils estimaient que si mon mari savait quelque chose, moi aussi j’aurais du être au courant, puisque mon mari et moi étions très proches et échangions sur tous les sujets. Sékou Touré a sans doute pensé qu’il aurait pu m’arrêter quand il voulait. Il n’était pas pressé. Mais j’ai fui la Guinée avant que cela n’arrive. En effet, j’ai su par des proches que j’étais sur une liste, ainsi que ma sœur Nima Sow, qui sera effectivement arrêtée ultérieurement (1974-1975).

Entre avril mai 1969 et septembre 1970, j’avais des nouvelles de Dr Maréga parce que je payais huit gardes, pour me permettre de correspondre régulièrement et clandestinement avec mon époux. Madame Camara Balla et moi utilisions ce moyen pour rester en contact avec nos époux et leur venir en aide. Je leur envoyais de la nourriture et des médicaments (je travaillais à Pharmaguinée), et eux, les distribuaient à plusieurs détenus. Même au sein du comité révolutionnaire, j’avais un contact — un policier — qui me donnait des informations.

Vers septembre 1970, Siaka Touré a découvert notre réseau et a fait fusiller les 8 gardes. Tous furent remplacés. Siaka Touré nous reprochait de faire de la subversion. Siaka Touré lui-même est venu m’informer de cette exécution.

Vers le 20 novembre 1970, j’ai été voir Siaka Touré pour lui demander la permission officielle de correspondre avec Dr Maréga. Il m’a dit d’aller voir Sékou Touré. Madame Camara et moi y avons été à quelques jours d’intervalle. Le principe avait été accepté, mais il restait à définir les modalités. A ce moment, il y avait moins de tension, on sentait une certaine accalmie. Mais après le 22 novembre 1970, tout a été remis en cause.

A l’exception de l’ancien ministre Jean Faraguet Tounkara, tous les proches compagnons de détention furent fusillés : Moussa Touré, Camara BallaThierno BâTidiane Diop.

Le 22 novembre 1970, nous habitions à la Cité des Médecins, près du Camp Boiro. Les militaires portugais, vêtus de bottes et de casques, passèrent dans notre cours pour aller vers l’hôpital pour récupérer leurs malades. Toute la nuit, on a entendu des coups de feu. On était inquiet parce qu’on ne savait pas ce qui se passait.

Au cours de la matinée, les Portugais ouvrirent les portes du Camp Boiro. Les prisonniers sortirent. Ne sachant pas que nous habitions à la Cité des Médecins, Bocar MarégaThierno BâTidiane Diop et Baidy Guèye se rendirent chez mon oncle, le Docteur Mamadou Kaba Bâ, qui habitait alors en face de chez nous. C’est là qu’on les a vus. Ils se sont lavés et se sont changés. J’ai alors envoyé un neveu, Papa Thiam, chercher ma sœur Nima Sow et les autres. Vers midi, on a entendu à la radio que les prisonniers devaient se rendre à la permanence du Parti. Plutôt que de partir avec les Portugais, les prisonniers ont préféré se rendre, estimant que, n’ayant rien à se reprocher, ils seraient probablement libérés.

On les a amenés à la permanence à Dixinn en milieu de journée. Ils y sont restés jusqu’au soir. Je leur ai apporté à manger au cours de la journée.

C’est la dernière fois qu’on les a vus. Ils furent envoyés à Kindia, où les rumeurs indiquaient qu’ils furent fusillés. On ne sut réellement qu’ils étaient morts qu’en 1984, 13 ans plus tard, à la mort de Sékou Touré, quand les militaires ont pris le pouvoir : ils ont ouvert les portes des prisons et tout le monde a su.

Parmi les milliers de personnes arbitrairement arrêtées et exécutées par le régime de Sékou Touré, un certain nombre de personnes sont liées à feu Bocar Maréga par des liens de famille ou d’amitié très forts. Il s’agit notamment de :

  1. Baba Hady Thiam, oncle maternel de docteur Maréga (dernier frère de sa mère). Titulaire d’une licence et d’un DES en Droit. Directeur de la Banque du Commerce Extérieur.
  2. Mamadou Daralabe Sow, beau-frère de docteur Maréga. Dr Sow était l’époux de ma sœur aînée, Hadja Nima, qui sera elle-même victime directe du régime de Sékou Touré puisqu’elle fera la prison du Camp Boiro. Dr Sow était vétérinaire, Directeur du Plan, et ancien Ministre.
  3. Thierno Sabitou Bâ, mon frère cadet et beau-frère donc de docteur Maréga. Dr Bâ était diplômé de l’école vétérinaire de Lyon. Il était chargé des fermes d’Etat et de l’abattoir de Coléah.
  4. Colonel Kaman Diaby, frère adoptif de docteur Maréga. Il fut élevé par Fodé Bocar Maréga depuis l’âge de 5 ans). Chef d’Etat-Major Adjoint des Forces Armées guinéennes, il fut le premier aviateur d’Afrique francophone et fit campagne durant les guerres d’Indochine et d’Algérie. Il était diplômé de l’école d’aéronautique de Salon en Provence.
  5. Amadou Tidiane Diop, cousin de docteur Maréga, de Thierno Bâ et beau-cousin de Sow Mamadou Dara. Titulaire de deux licences. Directeur administratif de Fria.
  6. Baïdy Guèye, oncle de Bocar Maréga et cousin de Amadou Tidiane Diop. Grand commerçant et industriel guinéen.
  7. Habib Tall, arrière petit-fils d’El Hadj Oumar Tall. Directeur de cabinet de Fodéba Keita au Ministère de la Défense, ancien gouverneur de Conakry.
  8. Baba Barry, cousin de docteur Maréga. Sa mère est de Dinguiraye. Il fut administrateur-directeur de société.
  9. Mody Sory Barry, époux de Nènè Barry (sœur de Baba Barry), dont la mère est une tante.
  10. Hadja Nima Sow, belle sœur de docteur Maréga. Elle est enseignante de profession. Elle fut emprisonnée au Camp Boiro pendant 9 mois, d’octobre 73 à juillet 74.

Tous ces dix détenus sont de la famille de Dinguiraye. Comme pour beaucoup de familles en Guinée, la politique de Sékou Touré visait à détruire l’ancien ordre et spécialement les élites du pays. Madani Sabitou Bâ (père de Thierno Sabitou Bâ et beau-frère de docteur Maréga) et Fodé Bocar Maréga furent les premiers guinéens à faire leurs études en France, à l’Ecole Normale Supérieure d’Aix -en-Provence. Leurs enfants et neveux furent aussi de hauts cadres supérieurs.
Seule, Hadja Nima Sow survécut, et son récit sera communiqué bientôt.

De nombreux auteurs et témoins pensent que le dictateur aurait massacré la famille du Dr. Bocar Maréga parce que le dictateur soutient que le père de Dr. Maréga, l’aurait renvoyé de l’école.

Mme Maréga, elle-même, comme elle le dit dans son témoignage, elle a été pharmacienne. Mais elle a aussi été professeur à l’Ecole nationale de la Santé, Directrice de la pharmacie de l’hôpital Ignace Deen, ainsi que de la Pharmacie nationale Pharmaguinée. Elle a créé la Faculté de Pharmacie et sa bibliothèque.

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2 réflexions au sujet de « Maimouna Bâ, veuve du Dr. Bocar Maréga, exilée de Guinée, décorée en Cote-d’Ivoire »

  1. Cher ami

    Merci pour la publication de cet article élogieux sur ma mère, Maimouna Maréga.
    J’en profite pour te présenter toutes mes félicitations pour le nombre de 60.000 bientôt atteint par ton blog; c’est le signe que la persévérance paie toujours.

    En ce qui concerne l’article sur ma mère , je dois dire que nous sommes tous fiers de son parcours impressionnant à bien des égards. S’il est vrai qu’un enfant est toujours fier de ses parents, en ce qui la concerne, je pense que notre fierté va au delà de sa personne.

    Son succès est une revanche de ces dizaines de milliers de femmes dont les ambitions et les capacités à préparer la belle relève que la Guinée était en droit d’attendre de ses filles et fils, ont été anéanties par le tristement célèbre Sékou Touré, premier président de la République de Guinée.

    Beaucoup d’intellectuels avaient espéré des lendemains heureux pour le pays après le NON de la Guinée en 1958, mais c’était sans compter sur l’homme Sékou Touré.

    Les femmes en ont payé un lourd tribut: arrestations, tortures, difficultés à élever leurs enfants dans la rigueur morale et la quiétude, impossibilité de se projeter et envisager un avenir au delà des contingences journalières de la recherche des condiments de survie pour la famille.

    Que c’est triste de voir que presque 60 ans après l’accession de la Guinée à l’indépendance, pratiquement aucune femme guinéenne ne brille sur le plan international (mise à part Mme aicha Portos Diallo). C’est le signe le plus patent de l’échec de Sékou Touré

    La décoration de Madame Maréga Maimouna est donc une revanche de ces femmes là.
    Mme Maréga a pu se battre pour effectuer de brillantes études en France sans l’appui de l’Etat guinéen, à son retour en Guinée, elle a du se battre pour vulgariser l’instruction de la Pharmacie et de la santé dans un environnement très hostile; elle a du se battre contre le système quand on a arrêté et tué son mari ainsi que 8 autres proches membres de sa famille; elle s’est battue pour fuir clandestinement ce camp de concentration qu’était devenue la Guinée de 1972; arrivée en Cote d’Ivoire elle a pu enfin exprimer son talent et gagner une place méritée en Cote d’Ivoire parmi les grands hommes et femmes dont les services rendus à la nation sont reconnus au plus haut niveau.

    Son combat est le combat de le femme guinéenne: pour une qui a réussi, combien on vu leur vie détruite par le Régime de Sékou Touré et les conséquences structurelles de la destruction de toute une nation.

    Malheureusement, la Guinée n’est pas seule à s’être aventurée sur la voie de la destruction de ses élites. Tant de pays africains ont vu leurs dirigeants faire subir à leurs populations respectives des sorts similaires, que l’on peut parler d’un phénomène continental. En mettant en oeuvre ces politiques de destruction, ils n’avaient pas imaginé les conséquences néfastes sur les capacités de nos mères et sœurs à se remettre de tels traumatismes et donner une éducation décente à ceux et celles qui sont amenés à prendre la relève: on comprend mieux pourquoi le continent est dans l’état dans lequel il se trouve aujourd’hui.

    Puisse cette décoration inciter d’autres femmes à se battre et devenir des modèles pour les jeunes générations. Merci encore à KONAKRYEXPRESS de permettre aux jeunes femmes guinéennes de réaliser qu’elles aussi peuvent y arriver.

    Babahady MAREGA

    JUSTE UN PETIT RECTIFICATIF. MA MERE A ETE ELEVEE AU GRADE D’OFFICIER DANS L’ORDRE NATIONAL; UNE DISTINCTION HONORIQUE PLUS HAUTE QUE CELLE DU MERITE).

    1. Je vous remercie de la rectification et de la réflexion que vous avez bien voulue partager avec mes lecteurs et moi. Je vais procéder avec plaisir à la rectification. J’ai essayé plusieurs fois à la joindre au No. ivoirien que j’ai pour lui présenter mes plus vives félicitations. Comme il s’agit d’une tante à moi que vous parlez, j’y trouve un motif de satisfaction personnelle.

      Parmi les réalisations qu’elle a réussies, j’ajouterais aussi le fait d’avoir pu, malgré un environnement hostile, celle de faire faire à ses enfants des études de très haut niveau.

      Quant au parallélisme que vous faites, il illustre à souhait à quel point le régime dictatorial a été destructeur. Ce qui s’est passé et se passe chez nous c’est pire que tout ce que j’ai vu ailleurs. C’est comme un cancer généralisé. Pourtant, j’ai travaillé au Rwanda. Je suis arrivé deux/trois semaines après la fin du génocide, en 1994. Les traces de sang étaient visibles partout et la puanteur des corps en putréfaction insupportable. La haine fratricide avait tout détruit. Aucun service de l’état, aucune banque ni aucun hotel. Nous avons dormi par terre, à 6 chefs de service, dans un bureau. La toilette, on la faisait avec de l’eau minérale. On mangeait des rations militaires.

      Comme vous êtes dans les affaires, je vous épargne une description détaillée de ce que j’y ai retrouvé en 2012, lorsque j’y suis retourné pour voir si je pouvais me débarrasser de ces souvenirs qui me hantaient depuis plus de 20 ans. Je pouvais rarement faire une conférence sur le Rwanda sans éclater en sanglots. Mais depuis que j’ai vu le Mémorial érigé à la mémoire des victimes, les belles routes, les bâtiments magnifiques, le gazon bien entretenu, Internet accessible partout, les policiers respectueux, des feux aux carrefours qui fonctionnaient, des gardiens des bâtiments officiels détendus, etc., je me suis rendu compte que je vivais dans leur passé plus qu’eux. Ça m’a servi de thérapie. Tandis que d’après la revue américaine Forbes, la Guinée est classée dernier pays où faire des affaires, le Rwanda caracole dans le peloton de tête depuis des années.

      J’ai été aussi parmi les membres de la première mission inter-agences de l’ONU à débarquer à Kampala, après la chute d’Idi Amin Dada. J’ai vu aussi Accra en proie à l’héritage laissé par les chimères de Kwame Nkrumah, la Tanzanie après les destructions laissées par le « socialisme africain » de Nyerere, Addis-Abeba de Menghistu, l’Algérie après Boumedhiene, etc. Et j’ai vu en Asie, Phnom-Penh et Saigon d’il y a plus de 20 ans et récemment, en Amérique, Port-au-Prince et Cuba. En Europe, j’ai visité certains pays sous le communisme.

      Aucun de ces pays, à part Haiti pour des raisons naturelles en partie, ne se trouve dans les conditions misérables de la Guinée car le régime dictatorial a détruit tous les fondements de la société et il n’a pas laissé des hommes qui auraient pu rallumer la flamme de la volonté politique d’avoir des ambitions nationales communes. La référence reste toujours ce régime qui nous a fait tant de mal. Le résultat ne peut qu’être le même.

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