L’encombrant legs du petit Emile Ouamouno, première victime d’Ebola

Très probablement, si le petit Émile Ouamouno avait vécu même plus de 100 ans, il n’aurait jamais atteint la célébrité qui s’est déclenchée autour de son nom après sa mort vers le 6 décembre 2013. La cause de sa mort est plus connue aujourd’hui que son propre pays.

 Toutes les régions du pays ont connu des cas d'infection, même si cette carte ne montre pas clairement. Source: internationalsos.com
Toutes les régions du pays ont connu des cas d’infection, même si cette carte ne le montre pas clairement. Source: internationalsos.com

On en parle dans le monde entier. Elle suscite la peur, mobilise des gens et fait objet de conférences de savants, de personnalités politiques au niveau international ainsi que des recherches dans les plus célèbres universités ou laboratoires de la planète. Émile Ouamouno est le patient que les épidémiologistes parmi les plus éminents ont convenu d’appeler le « patient zéro » du virus Ebola. Il vivait dans le village de Meliandou, proche de Guéckédou, une ville du sud-est de la Guinée, à la frontière avec la Sierra Leone  et le Liberia. A vrai dire, j’ai entendu parler de deux patients « zéro », mais il n’y a accord ni sur le sexe ni sur la date de la première victime de l’Ebola. Dans un article intitulé Il y a un an mourait la première victime d’Ebola en Afrique de l’Ouest, le site docbuzz.fr fait savoir que:

Voilà un an, le 23 décembre 2013, décédait le patient zéro de l’épidémie d’Ebola qui frappe l’Afrique de l’Ouest, une petite fille âgée de seulement deux ans qui habitait avec sa famille un village reculé de Guinée.

Alors que dans un article intitulé Tracing Ebola’s Breakout to an African 2-Year-Old (La recherche du patient zéro a abouti à un garçon de 2 ans) publié sur le New York Times, les journalistes Denise Grady et Shéri Fink soutiennent que:

Les chercheurs soupçonnent que le patient zéro de la flambée de fièvre Ebola était un garçon de 2 ans qui est décédé le 6 décembre, quelques jours après être tombé malade dans un village de Guéckédou, en Guinée sud.

Pour moi, c’est cette dernière hypothèse qui est la plus vraisemblable. Elle est soutenue par une équipe internationale comprenant des spécialistes provenant de l’OMS, de l’Allemagne et surtout d’institutions guinéennes. Elle a publié ses résultats dans le New England Journal of Medicine sous le titre Emergence of Zaïre Ebola Virus Disease in Guinea. En ont fait partie, du côté guinéen: Dr. Lamine Koivogui, Dr. N’Faly Magassouba, Dr. Barrè Soropogui, Dr. Mamadou Saliou Sow, Dr. Sakoba Keïta, Dr. Mathieu Loua, Dr. Alexis Traoré, Dr. Moussa Kolié, Dr. Abdoul Karim Diallo. Comment est-on remonté jusqu’à ce gosse mort dans un village parmi les plus reculés de la Guinée? Les experts l’expliquent dans un article collectif paru dans nejm.org:

Le 10 Mars 2014, les hôpitaux et les services de santé publique à Guéckédou et Macenta alertent le Ministère de la Santé de la Guinée et – deux jours plus tard – Médecins sans Frontières en Guinée à propos d’une mystérieuse maladie caractérisée par une fièvre, une diarrhée sévère, des vomissements et un taux de mortalité élevé. (Médecins sans Frontières travaillait sur un projet de paludisme dans la région de Guéckédou depuis 2010.) A Guéckédou, huit patients sont hospitalisés; trois d’entre eux meurent, et des décès supplémentaires sont signalés parmi les familles des patients. Plusieurs décès ont été signalés à Macenta, y compris parmi les membres du personnel de l’hôpital….

Une équipe envoyée par le ministère de la santé arrive dans la région de l’épidémie le 14 Mars. Le siège de Médecins sans Frontières en Europe avisé, envoie une équipe, qui arrive à Guéckédou pour une enquête le 18 Mars. Une enquête épidémiologique est lancée, et des échantillons de sang sont prélevés et envoyés  aux laboratoires de biosécurité au niveau 4 à Lyon, en France, et à Hambourg, en Allemagne, pour analyse virologique…

Nous avons recueilli des données sur les chaînes de transmission possibles à partir des dossiers hospitaliers et par des entretiens avec les patients chez qui l’infection Ébola étaient soupçonnés et leurs contacts, les familles touchées, les habitants des villages dans lesquels les décès sont survenus, les préposés de funérailles, les autorités de santé publique et les membres du personnel hospitalier.

L’incidence de nouveaux cas continue avec une tendance en dents de scie, mais clairement à la hausse, malgré les tentatives de minimiser la réalité. Après avoir couvert toute l’étendue du territoire de la Sierra Leone et du Liberia, l’épidémie progresse en Guinée aussi. A une date ou à une autre, à la fin de la première année, presque toutes les préfectures de notre pays ont enregistré au moins un cas.

Tandis que dans les deux autres pays les plus touchés, l’épidémie enregistre une tendance à la baisse, en Guinée chaque jour qui passe apporte des nouvelles encore plus préoccupantes, fruit de l’insuffisance des actions des autorités publiques pour contrer ce fléau. Tant à Conakry que dans les villes de l’intérieur, l’épidémie continue à gagner du terrain. Alaidhy Sow dans un article publié sur guineenews.org, le 24 décembre signale que:

Les contacts ne font que s’élargir soutient docteur Hady Diallo, le directeur préfectoral de la santé (DPS) de Labé qui a accepté de nous livrer les dernières informations de la sous-préfecture de Popodara.

Dans un billet signé de Guilana Fidel Momou publié sur guineenews.org signale une résurgence épidémiologique de la maladie dans la préfecture de Dubréka qui:

a enregistré à ce jour un total de 75 nouveaux cas confirmés d’Ebola, avec 33 décès pour 337 contacts à suivre, a confirmé ce mardi au téléphone à Guineenews Dr Fodé Cissé, directeur préfectoral de la santé de ladite préfecture.

Dans un article publié sur le site terangaweb.com, Foly Ananou tire la sonnette d’alarme, traitant des conséquences de l’épidémie sur le développent des 3 pays:

De nombreux programmes d’investissement public ou de développement ont été mis à l’arrêt et certaines entreprises,  notamment celles des secteurs extractif ou minier ou de l’agro-alimentaire ont dû suspendre leurs activités. En Guinée, Arcelor Mittal a suspendu les travaux d’expansion d’un minerai de fer parce qu’une partie de la main d’œuvre travaillant sur ce chantier a été évacuée. En Sierra Léone, aussi, London Mining a fait évacuer une partie de son personnel « non essentiel ».  Par ailleurs, le secteur touristique est aussi affecté de pleins fouets. La destination étant compromise avec l’épidémie, les touristes préfèrent ne pas se rendre dans ces pays….

Des cours sous les arbres pour tenir les élèves loin les uns des autres pour limiter les risques d'infection du virus Ebola. Source: Fouine Bah sur Facebook
Des cours sous les arbres pour tenir les élèves loin les uns des autres pour limiter les risques d’infection du virus Ebola. Source: Fouine Bah sur Facebook

De la capitale aux villes de l’intérieur, le système de santé est en lambeaux. Par exemple à Guékédou, le docteur Nfansoumane Kalissa signale que l’hôpital préfectoral qu’il dirige n’a que trente-trois patients sur une capacité d’une centaine.

Au centre hospitalier universitaire de Donka, à Conakry, Diallo Boubacar 1, après avoir constaté qu’il n’y avait pas assez de malades, signale que l’insuffisance de patients au service des maladies infectieuses a eu des conséquences négatives sur le fonctionnement du centre. À Kankan Amadou Timbo Barry écrit sur guineenews.org, que 34  cliniques et cabinets médicaux ont été fermés.

Les manifestations hostiles des populations contre les opérateurs en première ligne contre cette épidémie montrent que la stratégie de communication et de sensibilisation du gouvernement est insuffisante. C’est triste le constat que fait le site internationalsos.com, dans son édition du 12 Janvier donnant la situation au 8 janvier, soit plus d’un an après la mort de la première victime:

Au cours des dernières semaines, il y a eu de nombreux incidents de résistance aux efforts de réponse contre le virus Ebola à travers le pays. Certains des incidents ont impliqué des protestations contre des équipes de médecins de l’OMS ou de la Croix-Rouge en visite aux communautés, des agressions sur le personnel de santé, le vandalisme de véhicules et un centre de transit communautaire à Bossou, préfecture de Lola, a été incendié.

Les conséquences sont enregistrées dans les relations entre les individus, dans le tourisme, l’agriculture, la construction, les écoles, les arts l’artisanat, etc. Tous les domaines de l’économie sont touchés.

Pour les pays touchés les Objectifs du millénaire du développement qui devaient être atteints au plus tard cette année, restent une chimère. En Guinée, en particulier, comme nous l’avons déjà constaté dans un article précédent aucun des OMD ne sera atteint.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s