Camp Boiro: Petites faveurs entre complices et scène d’amour

Comme le texte de mon dernier billet, celui-ci aussi est extrait du livre Prison d’Afrique de Jean-Paul Alata qui fut un des hommes les plus puissants du régime dictatorial de Sékou Touré avant de se retrouver lui aussi parmi les victimes de la machine à tuer qu’il avait contribué à créer. Mais, peut-etre par solidarité entre complices il a pu bénéficié de faveurs exceptionnels en échange de sa contribution dans l’enregistrement les dépositions. Il nous décrit ici quelques faveurs dont il a bénéficiées. C’est la première fois que entends parler d’une telle « magnanimité » envers un détenu: avoir pouvoir revoir sa femme et son fils après son arrestation.

…  il me regarda seul, semblant me jauger, me soupeser du regard. Finalement, il dut me juger présentable et avança:
— Tu verras ta femme et ton enfant, demain après-midi. Es-tu content?
Si j’étais content! La fièvre s’empara de moi. J’avais envie de rire et de pleurer! Ma femme,

Ismael Touré, demi-frère de Sékou Touré, Président des équipes de torture au Camp Boiro. Source: campboiro.org

Tenin et le bébé ! Demain, ce n’était qu’un rêve. Il enchaîna:
— On te préparera. Le capitaine ou son représentant assistera à l’entretien. Inutile de te recommander de ne rien dire des conditions de vie au camp, ni des autres détenus que tu y as rencontrés.
Je protestai:
— Je ne suis pas fou. Tout le reste m’indiffère. Ce qui me concerne, c’est voir ma femme et mon gosse. Le reste n’est pas mon affaire.

….

Je revins à mon pavillon transporté de joie. Il n’y avait plus qu’une chanson dans mon coeur. Ma femme, mon enfant ! Je ne cherchais pas à imaginer comment serait l’enfançon que je n’avais jamais vu. Il ne saurait être que beau, puisqu’il était d’elle et qu’elle, c’était mon petit cygne noir, au long cou renversé, ma belle pouliche. J’allais la retrouver avec sa taille fine de Kankan.

Comment allait-elle réagir à ma vue? M’aimait-elle toujours? Tout ce qu’on avait dit et écrit sur moi, mes dépositions, tout cela ne l’avait-il pas écartée, n’avait-il pas éteint son amour? L’avait-elle cru? Non, ce n’était pas possible. Elle était fière et loyale. D’ailleurs, je comprendrai au premier coup d’oeil. Je saurai lire dans ses yeux si je pouvais vivre encore, si je devais m’accrocher ou disparaître. Demain? C’était si loin et ce serait si vite dépassé. Un instant où le temps n’accepterait pas de se laisser suspendre.

Que ce demain arrive et qu’il s éternise! Hélas, quelques minutes et je redeviendrais le loup solitaire qu’ils avaient fait de moi. Je ne pus rien absorber et pas davantage fermer l’œil de la nuit. Les bruits inquiétants du camp ne m’ont pas touché. Je demeure incapable de dire s’il a plu, cette nuit-là, si j’ai perçu des plaintes si même la garde a ouvert ma porte. Peu m’importait. J’étais très loin de Boiro et préparais l’instant merveilleux de nos retrouvailles. Je voulais le retenir de toute la force de mon esprit, le savourer à loisir, que chaque seconde restât marquée dans mon souvenir d’un détail précis. Je me jurais d’ouvrir les yeux, de tout noter. Jusqu’à mon dernier soupir, je saurais comment Tenin serait vêtue, les moindres boucles de sa coiffure, la pose de ses mains. Ce serait le Chemin de Croix que je gravirais le lendemain, le Calvaire de notre amour. La matinée se passa dans le mêêve. On ne m’imposa pas l’humiliation de la douche prise sous le regard des miliciens. On me conduisit à un autre pavillon où j’utilisai une véritable douchière. Je me rasai seul, pour la première fois depuis mon internement car on ne craignait pas que je me coupasse la gorge, à cette heure.

Le greffe m’envoya un grand boubou, une paire de moukés. Ni l’un ni l’autre ne m’appartenaient. Depuis dix ans, au grand scandale de la colonie blanche, j’avais adopté le vêtement africain et n’eus aucun scrupule à les utiliser.

Je fus heureux de retrouver le confort et la douceur fraîche du grand vêtement.

Je fus vite prêt. L’entrevue se déroula dans le bureau même du capitaine, celui où je vivais des heures tragiques.

Elle était là, toute petite, notre bébé serré dans les bras. Elle me regarda descendre du véhicule, la bouche ouverte, au bord des larmes, les yeux agrandis. Je ne vis qu’eux dans son visage, immenses dans ce fin triangle doré. Tout était en eux, son amour et sa peine, toutes les souffrances de ces sept derniers mois et sa joie de cette minute, sa fierté du fardeau qu’elle tenait. Tout était là.

Je pleurais sans honte ni retenue, murmurant, sans cesse « si tu savais comme je t’aime, si tu savais ».
Je ne trouvais pas d’autre expression.
Dressée, sans un cri, elle me tendit des deux bras l’enfant que je ne pouvais me résoudre à lui enlever. Elle était si belle ainsi!
Nos bras se nouèrent sous ce fardeau qui nous liait. Nous étions seuls et toutes nos sensations se réfugiaient dans notre regard. Plus rien au tour de nous. La triade était reconstituée avec ce petit corps qui était notre prolongement.
Comme je t’aime, mon amour.
— Moi aussi, Jean-Paul, moi aussi, je t’aime, murmurait ma femme-enfant le visage tout défait, les yeux rivés aux miens.
Je connaissais sa pudeur profonde pour toute manifestation verbale d’amour. Elle ne m’avait pas dit dix fois qu’elle m’aimait. Mon coeur s’emplit de fierté.

Au moins les conditions inhumaines dans lesquelles les prisonniers de l’univers concentrationnaire du Camp Boiro n’avait pas rendu cet ancien haut responsable de la faillite de la Guinée ne lui avait pas enlevé tout sentiment humain.

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2 réflexions au sujet de « Camp Boiro: Petites faveurs entre complices et scène d’amour »

  1. Pour réagir au précédent commentaire, je voudrais attirer l’attention des uns et des autres sur un fait que beaucoup de nos compatriotes, par passion, haine, aveuglement ou ignorance tout simplement, perpétuent: c’est celui d’ignorer que Sékou s’était consacré à fédérer et faire prospérer les médiocres en Guinée pour abattre les meilleurs guinéens (de naissance ou d’adoption) dans le camp Boiro. Et nous devons prendre conscience que seuls ces médiocres ont survécu à sa machine. Les autres ont consciencieusement tenté de mettre en place un Etat viable et fiable. Lui il les a liquidé et nous nous piétinons allègrement leur mémoire aujourd’hui. Combien notre pays aurait besoin que des guinéens de sang aimassent la Guinée autant que JP ALATA qui a renoncé à la France pour faire grandir et respecter notre pays. A n’y prendre garde, nous serons plus criminels que Sékou TOURE en parachevant son œuvre. Il a physiquement tué ces hommes, et nous nous surprenons à continuer son œuvre en massacrant la mémoire de ses victimes. Ne confondons pas l’œuvre de bâtir un Etat avec le fait de renforcer une dictature. Sékou a toujours gardé suffisamment de discernement pour distinguer ceux qui voulaient renforcer sa dictature de ceux qui ne voulaient pas. Et 100% de ces derniers se sont retrouvés soit en exil, soit au camp Boiro. Malheureusement, la plupart d’entre nous commettons l’erreur de poursuivre, contre ces victimes, la vindicte de Sékou TOURE…BOUBACAR TELLI, ALPHA TARAN, DIAWADOU, FODEBA, KARIM FOFANA, ACHKAR MAROF, KASSORY, ALATA, LOFFO, qui n’a pas contribué a faire de la Guinée un Etat viable et respecté? Mais c’était pour la GUINEE, pour nous, pas pour Sékou.

    1. Quelle belle réponse! Mais devant la tendance de beaucoup de nos concitoyens de considérer héros Sékou Touré en ignorant ses victimes, nous qui prenons conscience de sa supercherie à couvrir de tous les maux des milliers de guinéens et autres militants pour le progrès de notre peuple, nous devons nous engager pour mieux informer nos compatriotes.

      Merci pour votre contribution

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