Guinée: Poème « L’exil » par Domi Soumaoro

L’émigration et l’exil ont de commun l’expatriation, l’éloignement de tout ce qui nous est cher. Cependant, tandis que l’on peut mettre fin à la première de son gré, il en va autrement du deuxième tant que subsistent les raisons qui nous ont forcés à initier une telle période de notre vie. Aujourd’hui, les guinéens émigrent à la recherche d’un meilleur futur, autrefois il fallait fuir la dictature de Sékou Touré et de PDG pour sauver sa peau et respirer un vent de liberté.

Dans l’avant-propos du livre de Claude Abou Diakité La Guinée enchaînée ou le livre noir de Sékou Touré publié à Paris en 1972, Soumah Abou, le seul rescapé des prisons de Guinée lors de l’agression portugaise à Conakry le 22 novembre 1970, cite l’extrait d’un poème de Domi Soumaoro, parlant de l’exil, qui devait encore paraitre au moment de la publication du livre, en 1972, mais dont je n’ai trouvé aucune trace sur la Toile, qui décrit bien les souffrances de l’exilé:

L’exil est la pire des peines ;
On en meurt sans avoir vécu …
J’entends le murmure angoissé du peuple enchaîné,
Le désespoir des mères, les cris étouffés des enfants,
La plainte funèbre de ceux qui se balancent sous le lampadaire des routes
Oui, même si l’horizon de mon ciel se ferme un temps,
Guide mon navire sur l’onde incertaine,
Vers le port de la terre natale qui m’appelle …
Ma force se cabre sous tant de brides,
Se rebelle contre tant d’indifférence à ma souffrance.
Intensément j’aspire …
Même si d’autres s’en vont, anonymes dans les fosses communes,
Sans pouvoir dire adieu
Même si d’autres, au bout des lampadaires n’ont plus de souvenirs
Même s’il n’y a plus de lait dans le sein des mères …

Notre « démocrature » actuelle ne confisque pas les passeports dès que l’on met pied sur la terre de notre pays, nous pouvons donc repartir dès que l’on veut, même si ce n’est pas toujours pour la destination que l’on aurait préférée. Pendant la révolution sanguinaire, en revenant de l’extérieur, le passe-port était retiré dès l’arrivée. Pour pouvoir quitter, on avait besoin d’une autorisation de sortie, qui n’était pas facile à obtenir. En 1964, j’ai attendu 4 mois pour l’obtenir avant de quitter clandestinement vers la Sierra-Leone. En effet, dans ces conditions l’expatriation clandestine était la règle. Des habitants de villages de frontières entiers ont tout simplement quitté ensemble la Guinée pour aller s’installer dans l’un des pays voisins. Que l’on se soit installé dans un des pays voisins ou bien loin des frontières nationales, la frustration de ne pouvoir y retourner, la mélancolie et la souffrance intérieure étaient les mêmes.

Capitaine Soumah Abou, arrêté dans le cadre du complot Kaman-Fodéba en 1970, parvint à quitter la Guinée par la Sierra-Leone après l'ouverture du Camp Boiro par le commando portugais du 22 novembre 1970. Source: campboiro.org
Capitaine Soumah Abou: Source: campboiro.org

Les années ’70 ont été les plus horribles depuis l’indépendance de la Guinée. Elles furent un cauchemar, non seulement pour les guinéens vivant à l’intérieur du pays mais aussi à l’étranger. Ceux qui vivaient à l’intérieur, outre la peur, la faim et les nombreuses privations, parmi les plus élémentaires, ont subi les humiliations de tout type. Avoir des relations ou se fréquenter avec un étranger pouvait coûter la vie, un mari qui refusait de partager les faveurs de sa femme qu’un dirigeant du Parti-état, PDG, pouvait perdre sa vie ou être muté loin de sa famille. Certains des tortionnaires des prisonniers poussaient le cynisme jusqu’à aller coucher avec les filles ou les femmes de détenus en promettant de les aider pour leur libération, ou demander des biens à remettre aux victimes, pour ensuite les détourner. Des gens furent arrêtés pour avoir rapporté de l’étranger une lettre ou un cadeau pour la famille d’un exilé. La milice populaire pouvait arrêter une personne dans la rue simplement parce qu’elle portait des habits neufs et les lui déchiraient.

Dans un monde où les nouvelles technologies de communication et d’information ont rendu plus simple les contacts à travers le monde, il est difficile d’imaginer combien la vie de l’exilé était particulièrement pénible. Chers amis lecteurs, aujourd’hui, de n’importe où vous pouvez téléphoner à des parents qui vivent dans des endroits éloignés des centres urbains, vous pouvez créer votre radio, participer à une téléconférence avec des partenaires éloignés, créer votre journal et diffuser des informations de manière instantanée à des milliers de vos auditeurs ou lecteurs à travers le monde.

Ce n’est qu’au début des années ’70 que la possibilité de téléphoner d’une ville à une autre en Italie a débuté à l’intérieur des pays européens. Avant, pour faire un appel téléphonique interurbain, on devait passer par un standard téléphonique situé à la poste. A partir de Rome, pour appeler un correspondant à Conakry, il fallait aller à un bureau de la poste qui se trouvait à Piazza San Silvestro pour obtenir un rendez-vous pour l’appel qui pouvait prendre une semaine environ, car l’opérateur ou opératrice devait appeler sa contrepartie à Paris pour s’accorder sur la date et l’heure de votre appel. Si après toute cette fatigue, le numéro demandé à Conakry était occupé ou le correspondant ne répondait pas, on devait recommencer tout le processus. Il arrivait aussi, souvent, qu’au lieu du numéro demandé, que ce soit quelqu’un d’autre à répondre. Dans ce cas, vous deviez payer la communication et chercher à obtenir un autre rendez-vous.

Les membres des ambassades ou des délégations qui venaient de Guinée, risquaient d’être dénoncés s’ils prenaient contact avec un exilé. Ils se surveillaient entre eux. Ce qui fait qu’ils ne pouvaient pas être un canal de communication entre l’exilé et sa famille restée au pays. Il arrivait que des amis, d’autrefois, retournés en Guinée, revenant en mission dans la ville où vous aviez partagé des joies et des peines, feignent de ne pas vous connaitre lorsque par hasard vous vous rencontriez. Un jour, j’ai été avec ma femme assister à une performance des Ballets africains de Guinée, au célèbre théâtre Sistina à Rome. Le doyen qui m’avait aidé lors de mes premières années en Italie et à constituer mon dossier pour mon mariage, qui était revenu en mission du pays, était dans la salle.  A l’intervalle, naïvement, j’ai cherché à le contacter. Il s’est caché et a quitté le théâtre. C’est en 1994, lors d’une rencontre aux Nations-unies à New-York que nous nous sommes revus et évoqué cette sombre période. Un journal qui parlait de la Guinée passait précieusement de main à main entre les exilés plusieurs semaines ou mois après sa date de publication.

Quelque soit les conditions matérielles dans lesquelles on vivait, souvent le coeur était lourd. Que de larmes versées en entendant les morceaux de musique traditionnelle de Kouyaté Sory Kandia ou de Bah Sadio traitant de l’exil ou de nos souvenirs! Lors des longues nuits d’insomnie, que d’images, de saveurs ou d’odeurs de mon enfance me sont revenues avec insistance: les centaines de papillons multicolores des champs de Gongoré, les oiseaux qui tissaient leurs nids avec art, l’entrée tournée vers la terre fixés sur les grands arbres millénaires, la végétation luxuriante formée par les cultures autour des cases de mon hameau, l’odeur qui émanait de la terre après les pluies, la saveur du lait frais à peine trait, nos longues heures de natation dans le lac de Oustoya, etc. En outre, il y avait le souvenir des amis perdus de vue, avec lesquels j’aurais aimé reprendre nos discussions d’autrefois qui ne finissaient jamais.

A cause de la nostalgie, des difficultés et de leur fragilité, beaucoup de guinéens exilés ont sombré dans l’alcoolisme. A Abidjan, les exilés avaient surnommé la bière locale dénommée Flag, la « Femme légitime de l’aventurier guinéen ». C’est dans les bouteilles qui la contenaient qu’ils cherchaient à noyer leurs chagrins. Ce chagrin était renforcé pour tout le monde par l’impossibilité de recevoir une simple lettre ou d’en envoyer.

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