Camp Boiro: Puisque mon heure a sonné, je me remets à Dieu !

Je m’excuse de ce micmac du au fait que j’ai eu une petite panne dans la connexion à Internet.

Dans la dernière livraison de cette série de billets sur les crimes contre le peuple de Guinée commis par le premier Président de la Guinée, Ahmed Sékou Touré, je vous avais présenté comment les tortionnaires du Camp Boiro avaient réussi à extorquer une  « confession » à une pauvre dame dénommée Saran. Aujourd’hui, c’est la mésaventure de Mokhtar Baldé, de son arrestation à sa libération, comme nous la décrit un autre survivant du même sinistre camp de la mort, Mohamed Selhami dans son livre « Le Camp Mamadou Boiro, l’usine de la mort« .

Arrestation de Mokhtar Baldé

Ce fonctionnaire [Mokhtar Baldé] des Nations Unies était venu à Conakry, quatre ans auparavant, rendre visite à sa famille. « Dès mon arrivée à l’aéroport, la police m’a expédié manu militari, sans explication, au Camp Boiro. Le commissaire m’a accusé de « menées subversives » contre le régime. Ce qui était faux. Je pense que mon arrestation a été due au mépris que Sékou Touré et sa milice avaient pour les intellectuels… “Suivez nous au commissariat central, n’ayez aucune crainte, il s’agit d’une simple formalité de routine” m’a dit un officier de police. » Et Mokhtar Baldé de raconter son calvaire.

Sa libération

Le 3 avril 1984, un coup d’état militaire a mis fin aux 26 années de règne de la terreur imposé ar Sékou Touré et sa famille à travers la machine à fabriquer des mensonges qu’était le PDG, Parti démocratique de Guinée.

On peut voir la liesse populaire et écouter le témoignage sonore des survivants du camp de la mort Boiro dans cette vidéo

J’étais en train de panser, à l’aide d’un vieux chiffon, la blessure d’un compagnon de cellule lorsque des cris venant d’assez près parvinrent à mes oreilles. Je n’y ai d’abord pas prêté une attention particulière, songeant à une bagarre entre les gardiens de prison ; cela arrivait souvent ». La voix saccadée, les yeux en larmes, Cheikh Ahmed Baldé raconte sa libération, le 3 avril, après quatre années de détention au Camp Boiro. « Soudain, j’entends le grincement des loquets. L’une après l’autre les cellules s’ouvrent. Trois gardiens armés, mais tout sourire, nous lancent : “Sortez vite, vous êtes libres”. Je me retourne alors vers mon compagnon stupéfait : “Adieu, notre tour est arrivé …” lui dis-je.

Mokhtar Baldé connaissait le procédé. Beaucoup sont morts après qu’on leur ait fait miroiter la liberté. « Car, lorsqu’on quittait la cellule, c’était pour disparaître à jamais ». Devant l’insistance de ses tortionnaires, Mokhtar Baldé eut ces mots : « Puisque mon heure a sonné, je me remets à Dieu ! » Tout à coup, une foule surexcitée criant « Liberté ! liberté ! » envahit le camp Boiro. « Parmi les gens un grand nombre de militaires dont — j’allais le savoir par la suite — le nouveau président, le colonel Lansana Conté, et son Premier ministre, le colonel Diarra Traoré. Ils sont venus, en personne, assister à la libération des détenus et principalement le commandant Abraham Kabassan Keita. » Ce dernier avait été arrêté deux mois avant le décès de Sékou Touré pour « complot contre la sûreté de l’Etat ». A sa sortie du Camp Boiro, le nouveau régime l’a nommé ministre de l’Energie.

« Devant ce spectacle qui frôlait l’hystérie, J’ai compris que cette fois j’étais libre pour de bon, mais je craque et je pleure… ». Premier geste de Mokhtar Baldé : il s’agrippe à un militaire et le couvre de baisers. Pendant ce temps, des jeunes envahissent les cellules et font sortir les prisonniers qu’ils porteront en triomphe. Tandis que les gardiens s’éclipsent l’un après l’autre discrètement, de peur d’être lynchés. « Mais les visages des manifestants ne reflètent pas de haine… ». Le temps est à la joie. Les compagnons de détention de Mokhtar Baldé, environ deux cents, courent et sautent. « Enfin ! pour ceux qui le peuvent… car beaucoup, à force d’être restés debout des mois durant, ont perdu l’habitude de marcher, sans parler des détenus qui, à la suite des sévices, ont eu les jambes paralysées ou amputées. Et il y a les aveugles, quelques dizaines. Ceux-ci retrouvent la liberté, mais pas la lumière du jour. »

C’est à ce régime qui a été capable de réduire des guinéens zombies que des jeunes qui n’en ont qu’entendu parler vouent une grande admiration au point d’insulter quiconque dénonce ses abus basés sur des documents écrits par les survivants et même par l’organe officiel du PDG, Horoya. C’est à ce régime que notre Président Alpha Condé avait promis de s’inspirer à sa prise de pouvoir. En voici un extrait, toujours du livre de Mohamed Selhami :

L’unique hebdomadaire de Guinée, Horoya, décrit cette journée du 3 avril qu’a marquée, à la suite de la prise du pouvoir par l’armée, l’ouverture du Camp Boiro : « Pendant plus de deux décennies, le peuple de Guinée, labouré dans sa chair et son âme par des mains sanglantes, a connu le plus grand calvaire de son existence. Dans l’éclipse totale, il a marché en égrenant le chapelet de la faim, de la soif et de l’ignorance. Dépersonnalisé par une politique de chasse à l’homme, une politique d’individus tarés, avides de pouvoir personnel. Le peuple guinéen n’avait jamais goûté à un seul instant de bonheur… ».

Ahmed Sékou Touré et son gouvernement de 1963. Source: Page facebook.com de Thierno Sadou Diallo
Ahmed Sékou Touré et son gouvernement de 1963. Source: Page facebook.com de Thierno Sadou Diallo

Des membres du premier gouvernement de Sékou Touré, formé le 2 octobre 1958:

  • Treize (sur 18) connurent la prison
  • Neuf y périrent assassinés, ou de maladie
  • Sept sont morts naturellement
  • Un est toujours en vie en 2006

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