Guinée: Des violences fratricides aux causes profondes en Guinée forestière

Nzérékoré Prefecture in Guinea and its seat.
Lieux afectées par les violences dans la préfecture de Nzérékoré Photo credit: Wikipedia)

Du 15 au 17 juillet, des violences fratricides entre deux ethnies de la Guinée, les Guerzé et les Konianké, dans le sud-est du pays, ont fait au moins 95 morts et des destructions de biens. Dans un langage qui est plus compréhensif cette fois-ci aux non-initiés à celui du Lynx de Conakry, Bah Mamadou Lamine, grand reporter de cet hebdomadaire satirique et chef du Projet Renforcement de la Paix et prévention des Conflits mis en œuvre par l’OGDH et le WFD de Berlin, nous livre ici une analyse des causes profondes et lointaines de cette tragédie.

Depuis plus de 20 ans, la Guinée forestière est un foyer de tension permanent secoué par des conflits récurrents exacerbés par les guerres dans les pays voisins (Libéria, Sierra Leone, Côte d’Ivoire) et la mal gouvernance. Les causes de ces conflits sont multiples :

  • Endogènes :   

a)- Riche, la Guinée forestière est une terre d’immigration pour les guinéens des autres régions (Haute Guinée, Moyenne Guinée) et des pays voisins (surtout des éleveurs Peulhs maliens). Des sociétés minières, bénéficiaires de contrats mal ficelés envahissent les villages avec leurs machines au grand dam des populations non impliquées et ne bénéficiant d’aucune retombée significative

b)- La mal gouvernance et la corruption. L’Etat ne joue pas son rôle de protecteur des intérêts des citoyens.

c)- Lors des attaques rebelles à Macenta et Guéckédou, l’armée a eu recours  à des jeunes volontaires qui ont combattu les envahisseurs. Ces jeunes gens ont été ensuite abandonnés et très souvent avec leurs armes. Ceci a augmenté la circulation des armes légères  de petit calibre qui alimentent l’insécurité. Ajoutons-y les miliciens du LURD, de l’ULIMMO et les Donzo, ces spécialistes de la chasse en milieu urbain et ceux qu’avait formé en son temps Dadis Camara.

  • Exogènes :

a)- La région a été envahie par des réfugiés (plus de 700 000 personnes) venus des pays voisins en guerre. Ces réfugiés ont impacté sur les comportements des hommes et des femmes du terroir, en raison, notamment des continuités ethniques  de part et d’autre des frontières)

b)-Ces conflits ont bavé sur la Guinée, forestière en particulier (Macenta et Guéckédou).

d)- Après les élections présidentielles de 2010, Alpha Condé, le président élu, n’a pas réussi, par la parole et les actes, à rassembler les guinéens que des discours électoralistes des politiciens avaient divisés. Bien au contraire, les nominations dans l’administration publique et dans l’armée privilégient les ressortissants de sa région et de son ethnie, ses discours stigmatisant telle ou telle ethnie et les comportements de ses gouverneurs et préfets ont accentué les replis identitaires.

c)- Les campagnes électorales de 2010 sont marquées par la pauvreté des discours des politiciens qui se retranchent derrière leur ethnie et leur région. Résultat : la fracture entre les Guinéens s’approfondit et se manifeste par des pogroms à travers le pays.

Flag-map of Guinea
Tous guinéens (Photo credit: Wikipedia)

d)- Suite au blocage progressif du dialogue entre le CNDD et les Forces vives, le climat politique guinéen s’est détérioré et a connu une évolution violente avec les évènements du 28 septembre 2009 suivis de la tentative d’assassinat perpétrée contre le Chef de l’Etat d’alors le 03 décembre 2009. Ces évènements ont exacerbé les tensions déjà très vives en Guinée Forestière.

A titre de rappel, les crises successives qui ont secoué la région forestière ces dernières décennies peuvent être résumées comme suit :

  • 1991 : crise résultant de la première élection municipale qui a opposé les militants du parti au pouvoir (PUP) et ceux du RPG, un parti d’opposition, aujourd’hui au pouvoir. Cette crise, bâtie sur fond ethnique opposant Kpèlès et Malinké, a causé la mort d’un nombre incalculables de personnes ;
  • Juin 2004 : un incident éclate dans le quartier Horoya, à Nzérékoré, entre un imam Konia et un jeune kpèlè, à côté d’une mosquée et un lieu de rassemblement des autochtones et de consommation de  vin local, entrainant des affrontements entre les Konias et les Kpèlès, ayant causé la mort de deux personnes et des dégâts matériels importants ;
  • 2005 : l’usage de haut parleur branché à l’occasion d’une cérémonie de baptême dans une famille Kpèlè, située à côté de la mosquée du quartier N’Zébéla Tokpa  a déclenché un conflit entre  musulmans et Kpèlè ;
  • 2006 : plusieurs troubles avaient secoué la ville de Nzérékoré en raison de l’isolement de la région dû à l’impraticabilité de la route Sérédou- Kissidougou ainsi que des problèmes d’impunité et de mauvaise gouvernance. Ces troubles avaient conduit au départ des hauts cadres de l’administration (Préfet et procureur). Les populations, laissées à elles-mêmes se sont livrées à la justice populaire. Bilan : 9 victimes.
  • 2007 : des troubles sociaux résultant du mouvement insurrectionnel national de Janvier et Février conduisent à la destruction d’édifices publics (gouvernorat, mairie, commissariat de police).
  • 2008 : à la mosquée du quartier Nyai Sokoura 1, un jeune Kpèlè dont le passage dérange la prière des musulmans pendant le mois de carême, a été arrêté, puis ligoté et gardé de côté jusqu’à la fin de la prière. Cet incident a créé une vive tension qui a été heureusement résolue par les autorités et la société civile.
  • Octobre 2009 : des tracts ont été  disséminés à travers la ville, menaçant les Peulhs qui seraient contre le pouvoir de la junte qui dirige un fils de Nzérékoré;
  • 5 février 2010 : un incident banal  éclate entre une femme Kpèlè et un policier communal à la Mosquée de la Forêt sacrée au moment où les fidèles musulmans étaient en prière ;
  • En 2011 :
  • le conflit opposant les Konias aux Kpèlès à Galakpai, dans la CR de Bignamou, préfecture de Yomou provoque des mort d’hommes
  • Un conflit domanial oppose la Société guinéenne d’exploitation du palmier à huile et d’hévéa (SOGUIPAH) et le district de Saoro dans la CR de Diécké.
  • Le conflit opposant les éleveurs aux agriculteurs dans les préfectures de Lola et Beyla.

Face au péril et à ces menaces et dans le cadre de ses activités, la Coalition Nationale pour la Paix en Guinée, née à Labé le 28 Avril 2010 et fruit de la Coopération guinéo-allemande à travers  le Projet Renforcement de la Paix et prévention des Conflits mis en œuvre par l’OGDH et le WFD de Berlin  a organisé une recherche sur le potentiel de conflit et de paix dans cette Région.

L’équipe mandatée a sillonné en deux temps, des collectivités urbaines et rurales de la Guinée forestière du 16 juin 2011 au 18 juillet 2011, se rendant à N’Zérékoré, Gouécké, Bounouma, Diécké, Yomou, Péla, Beyla, Boola, Bossou et Lola; puis en septembre et octobre 2011, à Lainé, Guéasso, Koulé, Séredou, Macenta et Guéckédou. Elle y a rencontré des représentants des communautés ethniques suivantes : Kpèlè, Toma, Malinké, Konyanké ou Konia, Manians, Peulh, Soussou, Konon, Manon et Kissi.

L’équipe a rencontré les autorités du gouvernorat, des préfectures  et des communes concernées. Après le protocole d’usage et l’identification des personnes ressources de chaque ethnie, elle a obtenu des rendez vous.

L’entretien a été mené par focus groupe.

La démarche a obéi au protocole suivant :

  • Prise de contact avec les autorités
  • Présentation de la mission
  • Présentation des 10 noix de cola traditionnelles (symbole de paix dans la région) pour introduire les raisons de la recherche
  • Présentation de l’OGDH, du RPPC et de la CNPG
  • Echanges d’idées entre l’équipe de recherche et la communauté visitée

Le questionnaire suivant a été administré, avec traduction dans la langue locale concernée :

  • Comment appréciez-vous la cohabitation avec les autres composantes ethniques de votre commune ?
  • Existe-t-il des  conflits entre vous ? Si oui, lesquels ?
  • Est-ce que le mariage est  mutuel   entre vous et les autres communautés ethniques ?
  • Vos mœurs et coutumes sont ils respectés par les autres ethnies  et  inversement ?
  • Comment jugez-vous la cohabitation de votre communauté avec les sociétés et projets de la place ?
  • Quelle appréciation donnez-vous à vos autorités locales et administratives ?
  • Par rapport aux différents  problèmes que vous venez de soulever, quelles sont les pistes de solutions que vous proposez afin d’aboutir à une réconciliation intercommunautaire durable?

Les résultats pondérés de cette recherche font apparaître qu’un problème fondamental oppose les autochtones Kpèlè ou Guerzé, les Toma, Kono et Mano aux allochtones Mandingues ( Malinké, Konyanké et Toma-Mania) : celui de la Terre. Ce problème foncier est historique ; sous la révolution, Sékou Touré avait dit que la terre appartenait à ceux qui la mettent en valeur. Les autochtones avait prêté des terres aux allogènes qui les ont mises en valeur. Par la déclaration de Sékou Touré, lui-même Malinké, ils deviennent de facto propriétaires. Du coup les autochtones se sentent floués. Comme au centre de Nzérékoré d’où ils sont quasi-absents, ayant été repoussés vers la périphérie de la ville. L’incident de Koulé n’a été qu’un déclencheur. Les frustrations, rancœurs et haines  enfouies depuis des décennies se sont exprimées et ont été exacerbées par les débats politico-ethniques et régionalistes qui émaillent cette satanée Transition. La libre circulation des armes légères et de petits calibres (qui grandissent de plus en plus) et de ceux qui savent les manipuler a fait le reste.

Autres phénomènes aggravants :

_La gouvernance grimpante du Prof’ Alpha Condé accorde peu d’intérêt aux problèmes qui accablent les guinéens. Depuis qu’il est aux affaires, on l’a vu s’occuper surtout de tourisme et de politique à l’extérieur du pays ;

-Il visite très peu nos compatriotes à l’intérieur du pays. C’est peut-être pour ne pas subir les affres de nos désastreuses routes et pistes.

-Tout récemment, il se fait attendre à Dalaba. Tout le monde là-bas l’attend. Vainement.-

– A Conakry qui croule sous les ordures, les peinuries et l’insécurité, le jeu favori de l’Alpha Gouvernance, c’est de tenter avec une application phénoménale de briser l’opposition et de détruire les opposants et leurs militants. Par tous les moyens: emprisonnements, assassinats, destructions….

-Autre domaine d’excellence professorale : le dé tricotage du tissu social, en particulier au Fouta Djalon

– Pendant que la Guinée Forestière brûle, il s’en va à Abuja et en Guinée Equatoriale. Il s’est contenté de vagues condoléances aux parents des victimes des dizaines de morts. Tout récemment, Hollande de France, suite à un accident de train dans la banlieue parisienne, est, toutes affaires cessantes venu au lieu de l’accident qui n’avait fait « que » six morts ! 

Tous les chefs d’Etat, Rois, Premiers Ministres ou Chanceliers manifestent, par leur présence physique au moins, de la compassion pour leurs compatriotes dans le malheur. Notre prési a autre chose à faire.

                                                                                                     BAH MAMADOU LAMINE

Une réflexion au sujet de « Guinée: Des violences fratricides aux causes profondes en Guinée forestière »

  1. Bonjour et merci pour ces informations.

    Serait il possible d’avoir des informations (site internet en français ou anglais, rapports, etc) sur ce Projet Renforcement de la Paix et prévention des Conflits car je n’arrive pas à en trouver sur internet ?

    Merci d’avance

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