Guinée: Intimidation et violence physique des forces de sécurité contre une journaliste

Les forces de sécurité guinéennes ont pris une habitude qui semble leur etre difficile de perdre: Le 27 février 2012, des agents des forces de sécurité en service à la Banque centrale de Guinée, ont agressé Kounkou Mara, une journaliste du groupe de presse Le Lynx-La Lance, le premier à être créé dans le pays après la chute du régime dictatorial de Sékou Touré en 1984. Ce groupe qui vient de fêter ses 20 ans publie deux hebdomadaires qui sont parmi les plus lus et jouissent d’une grande indépendance et de crédibilité. Elle avait été invitée à participer à une discussion avec d’autres collègues pour rencontrer le gouverneur de la BCRG à l’occasion du 52 anniversaire de la monnaie guinéenne. Kounkou Mara est une collègue que je connais personnellement. Elle travaille dans ce groupe de presse depuis longtemps. Elle est d’une nature calme et il est rare de la voir sans son léger sourire aux lèvres. Elle a bien accepté de répondre à mes questions.

Mme Kounkou Mara: Il y a 10 jours environ vous avez été victime d’une agression gratuite de la part des forces de sécurité dans l’exercice normal de vos activités de journaliste. Quelles en ont été les conséquences?

Réponse : Oui comme vous le savez j’ai été agressée le 27 février dernier à 15 h par une brigade de gendarmes en service à la rentrée principale de la Banque centrale de la république de Guinée (BCRG). Je m’en suis sortie avec des blessures au niveau de la tête et des courbatures. Actuellement je suis en train de me soigner. Les conséquences se situent à trois niveaux. La première conséquence me concerne. Pourquoi ? Cette agression change davantage ma perception vis à vis de tous les porteurs de tenues. Ça change complètement la donne. Avant, je pensais que c’était des gens qui auraient pu changer et adopter un comportement civilisé. Mais non ! C’est le contraire tous les jours. Ce qui me déçoit davantage c’est que j’ai été agressée au moment où tout le monde pensait qu’en Guinée on venait d’entrer dans une nouvelle ère où les droits de l’homme seraient désormais respectés surtout par les gendarmes, que l’on considère comme des agents de sécurité plus intellectuels. Mais hormis mon cas, ils ont commis tellement de bavures ces derniers temps que les gens se demandent à quelles forces de sécurité se vouer. Cette agression fait ainsi révolter toute la presse et tout le monde souhaite que justice soit faite. Deuxième conséquence c’est que cette agression a été largement médiatisée. Elle a permis de peser l’unité de cette grande famille de la presse guinéenne. Qui a mis de côté ses petites rivalités pour fustiger et condamner énergiquement l’acte. Elle a ensuite amené l’ensemble de la presse guinéenne sur le débat concernant la restructuration des forces de défense et de sécurité. Un débat qui refait surface puisque beaucoup d’argent qui aurait pu être destinés à d’autres secteurs a été mis dans la restructuration des forces de défense et de sécurité, sans qu’on aboutisse à des résultats porteurs de fruit. Troisième conséquence, il y a que cet incident va encore baisser la note de la Guinée en matière de liberté de la presse et ternir l’image du pays.

Que vous ont dit les médecins?

Quant aux médecins, après tous les examens (y compris la radiologie de la tête) ils m’ont dit que le coup au niveau de la tête avait été violent mais que ma chance a été que le cerveau n’a pas été atteint. Ils m’ont dit que je pourrais avoir plusieurs jours des céphalées. Ils m’ont demandé de beaucoup me ménager puisque la tête est très sensible et que ces céphalées pouvaient de temps en temps revenir, même des mois après. Actuellement je suis sous traitement D’après vous, cette agression est-elle due à votre profession ou à d’autres raisons? Pourquoi avez-vous été la victime et pas un autre journaliste? Cette question m’a toujours été posée depuis le début de ma mésaventure avec les gendarmes J’étais surement là au mauvais moment en tant que journaliste. Je me suis présentée avec ma carte de presse délivrée par le CNC (Conseil national de la communication) où s’est écrit Lynx –Lance, le nom de mon groupe de presse. Malgré ça des hommes se sont jetés sur moi et m’ont violement tabassée. Voilà les faits. Sur le lieu de l’agression, les gendarmes ont dit qu’ils ont commis cet acte puisque « je portais préjudice à la sécurité des travailleurs de la BCRG », sans expliquer en quoi faisant. Pourquoi j’ai été victime et pas une autre journaliste, seuls les gendarmes agresseurs peuvent peut être répondre à cette question.

Craignez la répétition de cette agression?

Oui, je crains puisque je suis journaliste de terrain et ce n’est pas exclu que je retrouve des éléments plus violents que ceux qui m’ont agressée dans l’exercice de ma fonction. Ce qui est arrivé ce jour était tellement violent. Quatre gendarmes bien bâtis qui se jettent sur une journaliste qui pèse à peine 50 kilos et en plein jour, j’ai peur que ça ne se répète. Je suis effrayée puisque je me dis que si c’était la nuit ou dans un lieu isolé ces gens-là n’auraient pas hésité à me violer où me tuer et faire disparaître mon corps dans la nature.

Le groupe Le Lynx-La Lance a-t-il pris des mesures pour que justice soit faite?

Le groupe a fait un rapport de protestation adressé au Conseil national de la communication (CNC). La présidente du CNC devrait à son tour interpeler l’Etat-major de la gendarmerie nationale pour qu’une enquête soit ouverte et que les éléments qui ont commis cet acte soient punis. Pour l’instant nous sommes à ce niveau.

Comment ont réagi les collègues de la profession et les autorités publiques?

D’abord les collègues de la profession en ont fait une large médiatisation, je profite de l’occasion pour les remercier. Ensuite toutes les organisations de presse ont unanimement condamné l’acte et ont demandé que juste soit faite, pour qu’un tel acte ne se répète plus contre n’importe quel autre journaliste dans l’exercice de son métier. Du côté des autorités publiques pour l’instant, il n’y a aucune réaction. Lounsény Nabé, gouverneur de la Banque centrale a présenté publiquement ses excuses, mais aucune enquête n’a été ouverte:

« Ce qui est arrivé à Kounkou Mara constitue une agression, et les autorités ont l’obligation de mener une enquête criminelle et formuler les accusations appropriées. Le gouvernement démocratiquement élu de la Guinée a la possibilité de tourner la page sur les années de violence et d’impunité dans des attaques des forces de sécurité contre les journalistes. »

Au niveau local, cette agression inqualifiable a été condamnée par toutes les associations de journalistes. La section guinéenne de l’association des professionnelles africaines de la communication (APAC) et l’Association des journalistes de Guinée (AJG) ont invité tous leurs membres à participer à une rencontre ce 9 mars au siège du Conseil national de la communication avec le haut commandement de la gendarmerie.

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