Guinée: Comment Mgr Tchidimbo décrivait les conditions de sa prison

La dépouille mortelle de Mgr Raymond-Marie est attendue ce vendredi à 18:45 heures en provenance de Vénasque, à une dizaine de km de Carpentras, où le premier archevêque noir de Guinée est décédé le samedi 24 mars entre 19 et 20 h, d’un arrêt cardiaque. Il était né à Conakry le 15 aout 1920 d’un père anglais et d’une mère gabonaise. Il a passé 84 mois de sa vie, à partir du 23 décembre 1970, dans « l’univers concentrationnaire  » de son ami Sékou Touré du temps du combat pour l’indépendance de la Guinée. Il nous décrit ici ses premiers contacts avec cet univers (extrait de son livre « Noviciat d’un évêque :huit ans et huit mois de captivité sous Sékou Touré », publié par Fayard en 1987 à Paris):

« De mon domicile, je fus conduit au Camp Alpha Yaya, camp situé sur une colline, en face de l’aéroport de la ville. Enchaîné, je fus mis au secret, dans un cachot long de 2,20 m large de 0,90 m.

Je demeurai ainsi au secret jusqu’au 27 décembre, sans eau sans nourriture. »

Après cette période sans eau ni nourriture que tous les prisonniers ont connue, désigné sous le nom de mise en condition,:

« Je comparus devant cette commission le 5 janvier, et lui demandai les raisons de mon arrestation !

Pour toute réponse, on me lut un long chef d’accusation, et on m’invita à faire une déposition dans laquelle je devais me reconnaître coupable, et dire que j’agissais en complicité avec les personnes dont la liste m’avait été communiquée.

Devant mon refus de dénoncer qui que ce soit, l’on me donna un avant-goût de ce qu’était les tortures à l’électricité. Pendant trente minutes, à intervalles réguliers, on m’envoya des décharges d’électricité, tantôt aux oreilles, tantôt aux seins, tantôt au sexe ! Au bout d’une demi-heure, je commençai à m’évanouir. Alors on me ramena dans mon cachot, avec cette liste, et toujours enchaîné ; car on ne devait m’enlever mes chaînes que si j’acceptais de faire ce qui m’était demandé.

Par providence, un de mes geôliers avait eu le temps de me glisser dans l’oreille qu’il fallait que je tienne bon, et que je n’accepte aucune de leurs propositions, autrement ce serait la catastrophe, pour moi et pour tous ceux que je dénoncerais. Et il m’apprit, par la même occasion, qu’un Allemand arrêté le 24 novembre 1970, M. Seïbold, était mort à la suite des tortures subies ; et que la nouvelle de ce décès ayant filtré en ville, cela faisait grand bruit à l’extérieur.

Alors, je décidai de faire la grève de la faim, tant que je ne serais pas délié de mes chaînes.

En déclenchant cette grève, j’étais certain qu’ils prendraient peur ces messieurs et qu’ils finiraient par m’enlever mes chaînes ; ne désirant pas la mort d’un second étranger, dans leur prison. Je tins jusqu’au 9 janvier 1971 ; et puis, je tombai dans un coma qui dura quatre jours.

Comme prévu, dès les premiers signes de coma, on me transporta, m’a-t-on dit, dans une cellule un peu plus large, et un peu mieux éclairée. On me délivra les mains de mes chaînes, et l’on m’installa sur un lit « piquot » ; premier confort, depuis le 23 décembre 1970. On me fit veiller, les deux premiers jours, par le médecin militaire du camp, le médecin-commandant Soriba Sylla.

La faveur me fut alors donnée, au cours de ce coma, de vivre le phénomène de la mort apparente ; cette mort apparente, pendant laquelle un individu présente tous les signes extérieurs d’un cadavre : l’immobilité totale ; même celle des paupières; l’impossibilité physique absolue de faire le moindre signe pour faire savoir que non seulement l’on n’est pas encore mort, mais que l’on perçoit bien tout ce qui se fait autour de soi, et que l’on comprend tout ce qui se dit.

Je compris mieux alors ces recommandations que l’on nous faisait dans les cours de théologie pastorale, quant à l’assistance spirituelle à apporter aux agonisants qui ne sont pas encore morts réellement.

Je revois encore cette scène macabre où le caporal Sâ Balla ; chrétien de la tribu Kissi et adjoint du chef chargé de garder des détenus du Camp Alpha Yaya ; se mettre à genoux à mon chevet, se pencher sur moi, l’oreille attentive. Il essayait désespérément de déceler un souffle de vie ; ce fut en vain ! J’étais à ce point affaibli, que tout mon être était inerte : pas même léger soulèvement de poitrine qui eût été une lueur d’espoir…

Je le revois encore, ce caporal, se relever tout triste, et dire d’une voix mêlée de tristesse aux deux soldats qui l’accompagnait: « il est mort !»

J’eusse aimé, ce matin-là, pouvoir leur crier : « non, je ne suis pas encore mort ». Mais l’énergie m’avait fui après huit jours de diète totale. Nous sommes le 13 janvier 1971, à onze jours du verdict qui emportera des centaines de personnes — pendues ou fusillées — à la fosse commune.

C’est alors que mes braves gardiens en référèrent à la commission centrale du tribunal révolutionnaire, pour avoir l’autorisation de m’enterrer.

Avoir l’autorisation ! Il importait d’être couvert car, à leurs yeux, je représentais un très « gros morceau » : un archevêque de l’Église catholique, qui, de surcroît, était de nationalité française. Il n’était donc pas question de m’envoyer à la fosse commune à la sauvette.

On dépêcha alors à mon chevet le médecin-commandant Soriba Sylla, pour constatation de décès. Ainsi, l’irréparable fut évité ! Après deux piqûres intra-musculaires administrées par ce médecin pour me remonter un peu, je plongeai dans un profond sommeil.

Repensant à cette scène, plusieurs mois après, je réalisai avec horreur, que beaucoup de mourants comme moi, mais prisonniers obscurs des camps d’extermination de Sékou Touré, auront été ainsi enterrés vivants ; étant donné que le contexte animisto-musulman dans lequel nous vivions voulait que les cadavres soient rapidement enterrés.

Mais sur le plan spirituel, ce coma fut pour moi l’occasion de pénétrer un peu plus avant dans le mystère troublant de la destinée : damné ou élu ! Et de me convaincre une fois pour toutes que la vie éternelle — heureuse ou malheureuse — est une affaire liée à la vertu d’espérance. »

Son neveu, un juriste fonctionnaire nous dit qu’après « les sévices subis au Camp Boiro, son cœur était malheureusement devenu très fragile même si par la grâce de Dieu, il a tenu aussi longtemps.

Monsigneur Tchidimbo vivait depuis qu’il avait pris sa retraite au Vatican, dans le village de St Didier (Vaucluse), tout prêt du village de Vénasque,à une dizaine de km de Capentras. »

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