Pramila Patten: «La junte militaire de Guinée-Conakry a effacé les traces»

L’avocate mauricienne Mme Pramila Patten qui faisait partie de la Commission de l’ONU pour enquêter sur les violences de l’armée guinéenne le 28 septembre contre des civils qui assistaient à un meeting des leaders politiques du Forum des forces vives, a accordé une interview le 23 décembre à Jean-Pierre Bertrand du quotidien .lexpress.mu de Port-Louis

Voici quelques extraits

Parlez-nous de votre mission. Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées?

Tout d’abord, chaque commissaire avait 4 gardes du corps personnel. Nous avions également une équipe de secrétariat, composée d’une dizaine de personnes, des experts en Droits de l’Homme, en sévices sexuels… Ces personnes étaient là pour nous épauler dans l’enquête, d’autant plus qu’elles étaient déjà sur place et avaient déjà établi une liste de témoins à auditionner. Il y avait beaucoup de tension sur place. Le président Camara a mis sur pied une commission d’enquête nationale, qui a ouvertement entravé notre travail. Nous avions pris beaucoup de risques en auditionnant plus de 700 témoins que ce soit en Guinée ou à Dakar. Nous avions effectué des visites surprises dans les hôpitaux, interrogé des responsables de fosses communes, des chauffeurs qui ont transporté des corps, et il faut le dire, la majorité des traces a été effacée.

Dans ce climat de tension, ce n’était pas évident d’interroger et de tirer des informations de la population. Comment avez-vous procédé?

Les gens avaient très peur. Notre mission risquait d’échouer à cause de cette peur. Il nous fallait protéger les témoins. L’aide des ambassades nous a été très précieuse. Nous avons donné des droits d’asile à un bon nombre de témoins. Beaucoup ont été envoyés à Dakar où ils ont été pris en charge financièrement par la France ou un autre pays. Nous leur avons assuré des soins médicaux sans qu’ils donnent de l’argent en retour. Bref, les diplomaties nous ont bien aidés. Sans elles, nous n’aurions pas pu avancer.

Avez-vous interrogé le président Camara?

Le président avait promis au secrétaire général de l’ONU de collaborer. Nous l’avons donc auditionné, lui et quelques membres de son gouvernement. Le président a tenu parole. Il a coopéré et son audition s’est très bien passée. Nous ne pouvons pas en dire autant de certains de ses ministres qui ont été très hostiles et violents. Je vous parle, entre autres, du général Tumba, un aide de camp du capitaine Camara. Il nous a fait vivre un cauchemar vers la fin des auditions. Je pense qu’il ne s’attendait pas à ce que le président le laisse tomber et qu’il fasse des révélations sur lui. Il s’est senti trahi et a tiré sur le président et l’a blessé d’une balle à la tête. Le capitaine Camara se trouve actuellement au Maroc. Pour ma part, j’avais déjà senti une montée de tension. Je sentais que ça allait mal et j’ai quitté Conakry pour le Dakar après l’audition de Tumba. Mes collègues y étaient toujours et ont été bloqués dans leurs hôtels. Il a fallu l’intervention d’une équipe héliportée pour les sortir de là. C’était une fin de mission catastrophique mais qui n’a pas affecté notre travail.

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